Si Yogi Berra était encore parmi nous, il qualifierait probablement la Classique mondiale de baseball de tournoi méconnu le plus populaire au monde !
La finale la plus récente, en 2023, a été suivie en direct par 35 millions de personnes. Sa rediffusion sur YouTube a été visionnée plus de 16 millions de fois. Le duel ultime entre Shohei Ohtani et Mike Trout ? Douze millions de clics supplémentaires. Des chiffres aussi impressionnants que les statistiques d’Ohtani. La nouvelle édition est en cours et suscite un engouement considérable en Asie, en Amérique centrale, dans les Caraïbes et en Floride.
Mais ici ?
Pas vraiment.
Pourtant, ce tournoi a tout pour plaire. Les matchs sont facilement accessibles sur TVA Sports et réunissent les meilleurs joueurs du monde. De plus, des Québécois jouent un rôle important au sein de l’équipe canadienne.
Abraham Toro, Otto Lopez et Édouard Julien sont tous titulaires dans l’avant-champ. Antoine Jean, Eric Cerantola et Phillippe Aumont ont tous lancé au moins une fois en relève. Le Lavallois Miguel Cienfuegos a même été le lanceur gagnant du match Canada-Panamá… pour le Panamá. Quelle revanche pour celui que les dirigeants de l’équipe canadienne avaient ignoré lors des sélections !
PHOTO FERNANDO LLANO, ASSOCIATED PRESS
Otto Lopez, qui a grandi en partie à Montréal, est le joueur d’arrêt-court de l’équipe canadienne.
Les histoires de joueurs négligés – comme celle de Cienfuegos – ajoutent au charme de la Classique. C’est même l’un de ses principaux atouts. Bien sûr, l’attention se porte sur les balles rapides de Paul Skenes et les circuits de Vladimir Guerrero fils, mais aussi sur les histoires de joueurs amateurs qui sont émerveillés de fouler le même terrain que leurs idoles.
Prenons le match entre les Brésiliens et les Américains, vendredi dernier. Connaissez-vous un seul joueur de l’équipe brésilienne ? Pas moi. Et pour cause : aucun ne jouait dans les ligues majeures l’été dernier. Pourtant, après huit manches, les États-Unis menaient seulement 8-5.
Ce soir-là, un jeune Brésilien, Lucas Ramirez, fils de l’ancien joueur des Red Sox Manny Ramirez, a frappé non pas un, mais deux circuits. Mieux encore : un lycéen, Joseph Contreras, s’est retrouvé au monticule avec les buts remplis face au meilleur frappeur de la décennie, le grand Aaron Judge, 6’7” et triple vainqueur du titre de joueur de l’année dans la Ligue américaine. Que fit l’adolescent de 17 ans ? Il força la légende des Yankees de New York à frapper un faible roulant pour un double-jeu. Une histoire à raconter à son retour en classe !
« Alors, votre week-end. Commençons avec toi, Joseph.
– Bah. J’ai retiré Bryce Harper et Aaron Judge dans un double-jeu. »
PHOTO MOISES AVILA, AGENCE FRANCE-PRESSE
Le jeune lanceur Joseph Contreras, 17 ans, a forcé Aaron Judge à frapper un roulant pour un double-jeu.
Imaginez la tête des collègues des joueurs tchèques lorsqu’ils leur raconteront avoir affronté Shohei Ohtani et ses coéquipiers au Tokyo Dome. Dans la vie de tous les jours, l’entraîneur-chef de la Tchéquie est neurologue. Un lanceur est pompier. Un autre est opérateur de matériel nucléaire. Même le directeur des communications de l’équipe – le Chantal Machabée du groupe, quoi – a affronté quelques frappeurs dans le tournoi.
N’est-ce pas un peu folklorique, tout ça ?
Oui. Et c’est pleinement assumé.
Même l’équipe canadienne mise sur des joueurs aux parcours étonnants. La dernière fois que le nom de James Paxton, 37 ans, est apparu dans un sommaire de match, c’était lors d’une apparition avec les Bananas de Savannah, une équipe qui remplit les stades aux États-Unis en offrant des parties de baseball entrecoupées de numéros de chant, de danse et de cirque. Je ne vous cacherai pas que sa sortie contre le Panamá, dimanche, a été difficile. Le Canada aurait probablement dû lui préférer Miguel Cienfuegos… Phillippe Aumont, 37 ans lui aussi, a quitté le baseball professionnel avant la pandémie. Il est aujourd’hui propriétaire d’une ferme et travaille pour le gouvernement fédéral, tout en poursuivant ses études pour devenir inspecteur en bâtiment. C’est lui qui a fermé les livres contre la Colombie, samedi.
Même si leurs meilleurs matchs sont derrière eux – ou à venir – tous ces joueurs savent jouer au baseball. Les massacres sont moins fréquents qu’on pourrait le penser. Jusqu’ici, seulement quatre matchs ont pris fin prématurément à cause d’un trop grand écart de points. À l’opposé, on a eu droit à plusieurs parties serrées. Deux d’entre elles se sont terminées sur un circuit (walk-off home run). Le Japon, champion en titre, a même frôlé la défaite contre l’Australie, qui n’est pas une puissance en la matière.
Dans les stades, l’ambiance est souvent festive. Les Dominicains célèbrent leurs circuits avec faste et enthousiasme. Chaque frappeur de longue balle doit revêtir un veston sur lequel est brodé le surnom de tous ses coéquipiers. Les Italiens – oui, les Italiens participent, et ils sont même plutôt bons – font également porter un veston à leurs joueurs qui frappent un circuit. Pas du bas de gamme, les amis. Un Armani, ovviamente. Leur capitaine a aussi installé une cafetière de luxe sur le banc, pour que les joueurs puissent savourer un espresso entre deux apparitions au bâton.
PHOTO DAVID J. PHILLIP, ASSOCIATED PRESS
Andrew Fischer, de l’Italie, reçoit sa dose d’espresso après avoir réussi un circuit.
Comment ne pas trouver le baseball romantique ?
Et le Canada dans tout ça ? Bonne attaque. Défense douteuse. Personnel de lanceurs intrigant. Après une victoire convaincante de 8-2 contre la Colombie et une défaite de 4-3 contre le Panamá, il est toujours maître de son destin. Comment peut-il passer au tour suivant ? Je vous épargne les scénarios d’égalité. Le plus simple serait de gagner ses deux prochains matchs.
C’est à sa portée. Porto Rico est privé d’une demi-douzaine de ses meilleurs joueurs pour des enjeux d’assurance. Cuba n’est plus la puissance d’autrefois. C’est donc comme si le Canada avait le point gagnant au deuxième but, avec un retrait contre lui. À sa sixième participation à la Classique mondiale, atteindra-t-il finalement les quarts de finale ?
L’éternel négligé aurait enfin son histoire charmante, lui aussi.
